Attachons-nous aux propos de l'auteure


"Le Front des Femmes

Une exposition de Photographies d’Afghanistan de Françoise SPIEKERMEIER


Mars 2001 (ou 2221 sur Mars ! ?). L’hélicoptère russe survole les sommets enneigés de l’Indu-Kush culminant à plus de 7000 mètres, et le lit du fleuve Amou-Daria marquant la frontière avec le Tadjikistan. Au plus fort de la guerre en Afghanistan, alors que 10% seulement du territoire national résiste encore à la poussée des Talibans, je viens rencontrer le chef de guerre Ahmad Shah Massoud qui incarne pour l’Occident et ses valeurs républicaines, la résistance à un régime liberticide, fossoyeur d’une culture afghane riche et séculaire.


L’hélicoptère se pose en plein désert, dans un nuage de poussière, au bout d’une ligne droite qui est l’avenue principale d’une ville-champignon : Hodja Baoudine. Ici, Massoud a installé le quartier général de l’Alliance du Nord dont il est le chef. D’emblée, un sentiment d’étrangeté vous envahit, mais vous n’arrivez pas à en identifier la cause. Soudain, l’évidence vous saute au visage. Parmi tous ces yeux braqués sur vous, qui vous scrutent, aucun ne sont ceux d’une femme. Alors, vous cherchez. Votre regard balaie l’horizon, scanne la foule monotone, vêtue d’un costume traditionnel beige. Mais partout, sous les turbans, les pakols –chapeau traditionnels en laine-, ce ne sont que des yeux d’hommes ou de garçons ! Pas un seul, un infime petit être semblable à votre sexe à l’horizon ! Vous êtes seule au monde. Alors, vous vous mettez en quête de savoir où elles se cachent. Est-ce qu’elles existent encore ?

Ont-elles été radiées de la surface de cette terre ? Et vous vous dites que, où qu’elles soient, elles n’y sont pas de leur plein gré. Qu’elles aimeraient aussi admirer le spectacle de l’hélicoptère se posant et des curiosités sortant de son ventre.


La femme sera le fil conducteur de cette plongée dans un pays fascinant. Parfois, présente à l’image, souvent absente, elle incarne la tradition, le respect des Anciens, de la mémoire, des générations futures que l’on éduque, d’une culture que l’on transmet par des mots, par des gestes, les contes, ou l’exemple. Si fondamentale et pourtant, si absentes ! En sursis, à l’image des fêtes et rituels traditionnels, frappés du sceau de l’interdiction par la loi des Talibans qui s’étend sur le pays !


Le buzkachi, par exemple, cette course de chevaux, ancêtre du polo, qui aurait donné son nom au pays : on le fait dériver du sankrit « asçava » (cavaliers) dont on aurait fait Afghanistan, « pays des cavaliers ».

La musique, écoutée dans les fêtes de mariage, les danses : interdites !

La lutte d’Asie Centrale, aussi antique que la Grèce, présente dans cette région sous le règne d’Alexandre le Grand, pacificateur : interdite !

L’école et notamment pour les filles, que le Commandant Massoud développe dans les villes qu’il contrôle, les campagnes, au bord des routes, partout où un professeur habite : on met une bâche sur quatre piquets, un tapis et l’on enseigne au bord de la route… : interdite !

La femme active et éduquée, qui œuvre au développement de son pays et de la société : interdite !


A travers ces images, j’ai cherché cet esprit de liberté, dans les interstices, en parcourant ce Afghanistan du Nord où subsistait l’identité afghane.


Aujourd’hui, le régime Taliban est tombé, mais l’idéologie subsiste même si l’on considère, depuis l’assassinat de Ben Laden au Pakistan le 2 mai 2011, qu’elle a été vaincue. Al Qaïda vaincue, Daesh et ses diverses branches ont pris le relai.


Je voudrais remercier à titre posthume le journaliste et réalisateur Christophe de Ponfilly, qui m’a permis de rencontrer Ahmad Shah Massoud.


Mais aussi à Frédéric Roussel, directeur de l’ONG ACTED qui m’a permis de séjourner et de bénéficier de sa structure logistique pour circuler dans le pays.


Merci en fin à la rédaction de Paris-Match qui m’a toujours soutenue dans mes projets et reportages.


Un grand merci à la Mairie de la Seyne et au Fort Napoléon pour l’accueil de cette exposition.


Françoise Spiekermeier, le 26 juillet 2018."


  

Reporter photographe et journaliste, Françoise Spiekermeier a couvert plusieurs conflits dont le Kosovo, l'Afghanistan et la 2e guerre de Tchétchénie entre 1999 et 2003. Ses reportages ont été publiés dans Paris-Match, Le Monde, Life, Der Spiegel, US News...

En octobre 2001, elle a reçu le prix Bayeux des correspondants de guerre pour un reportage sur les camps de filtration en Tchétchénie. "Ecrire et photographier constituent pour moi deux moyens complémentaires de décrire un même sujet. Ecrire m’aide à rester fidèle à la réalité que je photographie. Et aujourd’hui, je ne pourrais plus me satisfaire de ne faire que du journalisme écrit. En effet, dans des situations dangereuses ou délicates, le fait d’être photographe me donne le cran de rester, sans doute parce que l’appareil photo agit comme un filtre qui protège. L’appareil photo oblige simultanément à porter un regard attentif sur le monde et à prendre du recul, ce qui permet de sublimer l’aspect trivial de la réalité et, parfois, de transcender la douleur des autres… ». Par ailleurs, le thème de la beauté occupant une place transversale dans son travail sur les terrains de guerre, elle s'est engagée depuis 2009 à documenter la beauté et les styles sur tout les continents - projet BeautieS commencé en Ethiopie - faisant de ce thème le sujet central de son oeuvre photographique.

Article à  suivre