A l'issue d'une précédente représentation au cours du Festival 2019, j'avais écrit ceci:




"A la Renaissance, le tombeau est une pratique littéraire qui se donne pour objet de recueillir moult célébrations poétiques en hommage à un important personnage disparu. Pour être plus modeste, celui que je propose aujourd'hui n'en parle pas moins d'enfances, d'éclats de vie et d'incertitudes - quand créer devient la seule façon d'être au monde, cette terrible invention de nos sens."


Ainsi Jean-Paul Chabrier annonce-t-il ce texte, à la lisière du spectacle, qui est une vie rêvée de Pina Bausch, comme un monologue de la grande chorégraphe. Il est suivi d'une courte biographie de l'artiste, décédée le 30 juin 2009.


Mais revenons au spectacle mis en scène de façon très subtile par Günther Leschnik.

La vieille Cité des Papes semblait engourdie ce matin là tant la chaleur paralysait les corps. Et pourtant les amateurs de théâtre se pressaient déjà aux portes des salles d'Avignon, envahissant du coup des lieux chargés d'envolées lyriques,de claquements de talons et de fraicheur artificielle.


La Reine est là, posée sur son trone rouge, enveloppée de lumières intimes. Le jeu peut commencer. Et quel jeu ! Sylvie Pellegry s'empare du texte avec sérieux et habilité, portant le public jusqu'à l'envoutement. Il faut dire que nous pénétrons dans l'intimité de Pina Bausch, personnage étonnant Ô combien ! et les confidences défilent comme tirées du hasard. "Rêver sa vie" "Où commencer l'Amour?"


L'Amour, toujours l'Amour, vivace dans les mémoires de la danseuse, avec une peur de mille ans. Le cinéma omniprésent dans l'univers évoqué ici, avec l'évocation des John Wayne, James Stewerts, Gary Cooper et un regret secret : l'absence d'indien dans l'Allemagne de l'après-guerre !


L'émotion me submerge. Je me laisse aller, Je suis bien. Autour de moi, les spectateurs que j'observe du coin de l'oeil sont gagnés par un certain frisson.


Merci à la comédienne, à l'auteur Jean-Paul Chabrier et au metteur en scène.


PierPatrick



  

Le théâtre du Verbe Fou, théâtre littéraire, a eu l'audace de programmer neuf excellents spectacles dans le cadre des Estivades 2020 en Avignon, du 15 au 31 juillet, pour notre plus grand plaisir.


Une Reine en exil donc : un spectacle sur une des plus grandes danseuses et chorégraphes du XXème siècle, Pina Bausch, reconnue internationalement, après avoir essuyé tant de critiques parfois acerbes.


Sylvie Pellegri est la Reine, cheveux bruns coiffés en queue de cheval basse, costume noir, neutre, androgyne, assise sur un fauteuil en cuir rouge, avec un air aristocratique, tendre et cruel à la fois, mystérieux et familier, énigmatique et pénétrant.

Une Reine qui a rompu avec les formes conventionnelles de la danse en introduisant le concept de danse-théâtre ; une reine qui a créé une nouvelle forme de ballet dans laquelle les danseurs parlent, crient, interpellent le public.


L'œuvre de Pina Bausch repose sur la tension, l'oscillation permanente entre la banalité et l'exceptionnel, entre tendresse et violence. Sur scène, la chorégraphe entend montrer des personnes dites normales, tout en révélant leur plus profonde intimité, leurs souffrances et leurs combats intérieurs.

Ce spectacle se présente sous la forme d'un monologue. Pina Bausch pense et rêve à voix haute ; elle s'interroge devant nous, elle qui parlait si peu ! Ni théâtre ni danse, mais paroles et mouvements, fantasmatiques éphémères, transparents.


Elle évoque ses souvenirs d'enfance, quand elle tombait amoureuse des puces, des moucherons et aimait leur faiblesse et leur innocence, malgré tout ce que cela comportait de ridicule. Elle nous fait part de ses désillusions et de sa conscience de vivre dans un monde d'épouvante avec un moi étranger qui ne lui ressemble pas. Face à cet étourdissant désastre, "le seul moyen de se raccrocher à la vie est de la rêver !"

Pourquoi représenter ? Que dit-on quand on danse ? Et pourquoi est-ce que je danse ? se demande-t-elle.

Elle raconte sa recherche des gestes du silence pour trouver le fil de sa propre réalité anatomique, ressentir sa propre vérité physique, et atteindre une grâce singulière. Pina Bausch refuse et se révolte même contre l'idée et l'impression de soi-disant grâce des danseurs. C'est la grâce qui doit les choisir et non l'inverse, et permettre alors de surpasser les limites du corps.

Elle a appris à danser la vie, même si cela n'en vaut pas toujours la peine; appris le geste du silence. Elle sait qu'écrire avec le corps, en le laissant danser, la délivre du monde.

"Certaines choses peuvent être dites avec des mots, d'autres avec des mouvements. Mais il y a aussi des moments où les mots nous manquent. Alors commence la danse", nous dit-elle.

Une Reine en exil est un très beau spectacle tout en élégance, délicatesse sensibilité. Avec une interprétation subtile, touchante, juste de Sylvie Pellegri.

Une mise en scène sobre et épurée signée Günther Leschnik, qui a fait le choix judicieux d'images d'archives venant de temps en temps ponctuer le jeu de la comédienne. Un  texte très fin de Jean-Paul Chabrier, retenu dans son intégralité auquel il a donc décidé de donner toute sa place.

Une Reine en exil : un spectacle joué au théâtre du Verbe Fou, à Avignon, du 21 au 26 juillet à 21h.



Fabrice GLOCKNER